La notion de membre d’Eglise dans l’Eglise reformée : l’exemple de la France

1. Difficulté de définir exactement qui est membre de l’Eglise.

Il peut être utile de se demander qui sont les membres de l’Eglise, dans une Eglise issue de la Réforme, et plus particulièrement dans une Eglise réformée. Il y aurait plusieurs critères possibles pour définir un membre d’Eglise :

Critère théologique : être en accord avec les grands principes de la Réforme, en particulier la centralité de l’Ecriture, la Seigneurie de Jésus-Christ, et la nature de l’Eglise, qui est le lieu où l’Evangile est prêché et les sacrements célébrés ;

Critère sacramentel : être baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; être confirmé dans son baptême si celui-ci a été reçu en tant que nourrisson ou tout petit enfant ;

Critère ecclésiologique : être inscrit comme membre électeur dans une association culturelle ;

Critère militant : être présent aux activités de l’Eglise ; participer à la vie culturelle, culturelle et sociale d’une Eglise locale (ou paroisse).

Mais ces critères peuvent se mélanger, voire se contredire : ainsi peut-on trouver des membres très actifs dans une Eglise réformée qui ne sont pas baptisés, ou à l’inverse des membres baptisés et confirmés qui ne viennent jamais et ne participent à rien. Des questions se posent comme : un membre baptisé dans l’Eglise catholique peut-il être membre d’une Eglise réformée (non selon le critère théologique, mais oui selon le critère sacramentel – le baptême étant d’abord un sacrement chrétien, reconnu par l’Eglise catholique et différentes Eglises protestantes).

Qui est le plus membre d’une Eglise protestante ? Un catholique baptisé et actif dans une Eglise réformée, ou un protestant non actif, voire non baptisé ? Il y a aussi ceux qui sont baptisés mais pas confirmés, ceux qui participent à la Cène sans être ni baptisés, ni confirmés. Ceux qui participent à la vie cultuelle de deux Eglises locales (ou paroisses), voire dans deux Eglises protestantes (réformée et évangélique) voire dans deux Eglises chrétiennes (protestante et catholique ).

Par ailleurs aujourd’hui, la multiplication des échanges et des lieux de vie, la mondialisation, l’œcuménisme, le dialogue interreligieux, l’avancée de la sécularisation, font que l’on est devenu pragmatique concernant cette question de membre d’Eglise. Il devient a priori très difficile de dire qui est membre et qui n’est pas membre d’une Eglise. Car souvent, définir des critères risque d’exclure des personnes. Or les Eglises réformées, en Europe occidentale tout au moins, voient plus de membres les quitter que les rejoindre. Il s’agit aussi, très pragmatiquement, de ne pas exclure ceux qui auraient envie de se joindre à nos communautés en imposant des critères d’appartenance qui peuvent être problématiques.

On n’oubliera pas non plus que la notion d’Eglise est très large et difficile à définir. Elle recouvre trois, voire quatre réalités différentes, qu’il s’agit d’articuler entre elles, mais qui peuvent, là aussi, ne pas concorder entièrement. Il y a l’Eglise locale, la paroisse ; l’Eglise synodale, c’est-à-dire la dimension universelle vécue dans une même union d’Eglises (locales) ; il y a l’Eglise universelle, la communauté constituée par toutes les Eglises chrétiennes, c’est la dimension œcuménique. On pourrait rajouter une 4e dimension de l’Eglise, l’Eglise invisible, celle que nous confessons quand nous disons « Je crois la Sainte Eglise universelle » ; c’est l’Eglise telle que Dieu la voit, l’Eglise véritable qui ne nous appartient pas de définir.

2. Le modèle historique de la Réforme : des Eglises à la fois confessantes et tolérantes

Qu’en était-il à la Réforme ? Si l’on regarde du côté de la Réforme, on s’aperçoit tout de suite que l’on ne peut plus reprendre tel quel le modèle qui était celui du 16e siècle. Pour une raison simple : la Réforme s’est faite en régime de chrétienté. Tout citoyen était a priori chrétien, donc membre d’une Eglise. Ainsi, même dans les Eglises où le principe allemand (cujus regio, ejus religio – la religion du prince est la religion du citoyen) ne s’est pas imposé, l’individu n’était pas vraiment libre de choisir son Eglise. Même là où le protestantisme a triomphé suite à un vote (et non par la volonté d’un Prince), comme ce fut le cas dans des villes libres comme à Strasbourg ou à Genève, le peuple devait suivre. Il n’avait pas le choix de ne pas être membre de la nouvelle Eglise qui venait de naître.

Toutefois, une idée, appliquée à Strasbourg par le Réformateur Martin Bucer (1) (celui qui a introduit la confirmation), est intéressante et sans doute d’une grande modernité. C’est le principe de la double ecclésiologie (développé à partir de 1546 dans Von der Kirchenmengel und fähl und wie dieselben zu verbessern). Pour Bucer, l’Eglise a deux réalités. Elle est à la fois l’Eglise de tous et l’Eglise de quelques uns, une Eglise « populaire », où viennent tous ceux qui ont envie de venir (et avec qui on ne sera pas trop exigeant), et une Eglise constituée d’un petit groupe de chrétiens plus confessants, à qui il sera demandé plus (par exemple, une confession de foi lucide et responsable, un engagement dans la vie culturelle, une prise au sérieux des sacrements, une lecture régulière de la Bible, une vie de prière, un engagement financier plus important) (2). Il ne s’agit pas de deux Eglises qui se côtoient, mais d’une même Eglise, avec des membres débutants et des membres avancés, si l’on veut reprendre le modèle associatif par exemple.

On se trouve ainsi avec une Eglise avec deux modèles complémentaires. Une Eglise à la fois militante et confessante (les membres de l’Eglise ont fait un chemin de foi qui les a conduit à une conversion personnelle, l’acceptation des sacrements, un engagement dans une Eglise locale – ou paroisse) ; et une Eglise ouverte et tolérante (il y a aussi des personnes qui fréquentent l’Eglise sans avoir fait tous ce parcours, ou qui n’en ont fait qu’une partie, ou qui en ont fait une partie dans une autre Eglise).

3. Elargissement de la notion de membre d’Eglise dans l’Eglise réformée de France en 1995

L’Eglise réformée de France (devenue, à partir de 2013 l’Eglise protestante unie de France) (3), a travaillé sur cette notion de membre d’Eglise dans son synode national de 1995 (Paris). L’un des buts de ce synode était de mieux définir la notion de membre d’Eglise. La décision finale a abouti à un élargissement de la notion de membre. Pour devenir membre, il suffit de souscrire à la confession de foi : « Jésus-Christ est le Seigneur ». Le baptême est bien sûr souhaité et souhaitable, mais il n’est plus la condition sine qua non pour devenir pleinement membre de l’Eglise. Il en va de même pour la participation à la Sainte-Cène qui est bien sûr souhaitée, mais qui ne devient plus un critère d’appartenance, cela afin de ne pas exclure les protestants originaires des quakers, de l’Armée du Salut ou de tendance libérale, qui sont peu sacramentels (4). Le résultat de cette décision est de lever les obstacles qui pourraient empêcher une personne de venir membre de l’Eglise ; la contrepartie, évidemment, est un affaiblissement de la notion de sacrement, voire du langage symbolique en général (5).

Lors de la constitution de l’Eglise réformée de France en 1938 (6), la discipline avait adopté le paragraphe suivant (Section I, paragraphe 1er): « L’Eglise réformée de France reconnait pour siens tous ceux qu’elle a baptisé ou qu’elle a admis en son sein conformément aux règles de sa Discipline. Après leur instruction religieuse, elle les invite à se faire inscrire comme membres de leur paroisse ». C’est cette clause qui va être assouplie dans la nouvelle décision de 1995.

Dans le rapport synodal de 1995, il est précisé que les enjeux de cette nouvelle définition, plus large, de membre d’Eglise, sont au nombre de trois :

1. « Permettre à des conjoints catholiques de foyers mixtes d’être membres d’une Eglise locale de l’Eglise réformée de France et de demander à être inscrits sur la liste électorale ;
2. Répondre à la demande de ceux qui souhaitent une Eglise plus confessante et qui trouvent nos textes et nos pratiques trop ouvertes ;
3. Veiller à ce que l’ouverture de notre Eglise aux uns ne constitue pas une fermeture à d’autres (7) ».

On voit que l’on retrouve l’idée de la double ecclésiologie de Bucer : être une Eglise à la fois plus ouverte et plus confessante, fidèle à la Réforme, mais aussi ouverte aux nouvelles possibilités et contraintes de la société du début du 21e siècle.

Jérôme Cottin, Professeur de théologie pratique, Faculté de théologie protestante, Université de Strasbourg

(1) Bucer avait une théologie et une ecclésiologie plus proche de la Réforme suisse de Bâle et Zurich que de celle de Luther à Wittemberg.

(2) Gottfried Hamman, Entre la secte et la Cité. Le projet d’Eglise du réformateur Martin Bucer, Genève, Labor et Fides,1984, en particulier les pp. 158-163 : « L’Eglise, communauté d’élection », et les pp. 164-174 : « L’Eglise, «corpus mixtum ».

(3) Il ne m’a pas été possible de prendre connaissance des récents textes de cette nouvelle Eglise, concernant la notion de membre d’Eglise. Mais il ne me semble pas qu’il y ait eu un changement fondamental par rapport aux décisions prises en 1995.

(4) Actes du synode national de Paris (1995), p. 453.

(5) Cette orientation va donc à l’encontre des recherches théologiques actuelles qui revalorisent le sens de la sacramentalité, de la ritualité, du symbole et des éléments non verbaux dans la vie culturelle et dans la vie de foi.

(6) L’Eglise réformée de France existe depuis le 16e siècle, mais outre le fait qu’elle a vécu presque deux siècles dans la clandestinité (16e-17e siècles), elle s’est divisée en deux Eglises – une Eglise libérale et une Eglise orthodoxe en 1872, pour ne se reconstituer en une unique Eglise qu’en 1938.

(7) Actes du synode national de Paris (1995), p. 452.