La place de la sexualité dans l’Antiquité contemporaine de la Bible | Bettina Cottin

Avant-propos

Je préfère parler de la place de la sexualité dans l’Antiquité „biblique” plutôt que de la question de „l’homosexualité dans la Bible”. Outre le fait que ce terme est anachronique par rapport au temps de la Bible – dans l’Antiquité, on ne se préoccupait pas d’identité ou d’orientation sexuelle, mais d’attitudes et d’actes concrets – il faut constater que la Bible n’en fait pas un thème majeur. Bien au contraire, on peut rassembler les références sur une seule feuille.

Ensuite, une remarque préliminaire par rapport à la lecture protestante de la Bible. C’est l’endroit d’où je parle. Pour les protestants, la lecture de la Bible est incontournable pour l’orientation dans la foi et dans la vie. Le témoignage biblique forme notre culture personnelle et collective et nous rend capables de réfléchir en nous plaçant devant Dieu, et de prendre ensuite nos responsabilités.

Quand nous sommes des lecteurs assidus et réguliers de la Bible, quand nous avons grandi avec elle, il nous est parfois difficile d’admettre que la Bible, dans le sens historique, n’a pas d’abord été écrite pour nous. Au niveau spirituel, bien sûr, par la médiation du Saint-Esprit, la Bible nous offre la Parole de Dieu. Mais au niveau matériel, historique et culturel, nous devons accepter que nous ne sommes pas le public auquel s’adressaient les auteurs au moment où ils écrivaient. Nous devons donc faire un effort de compréhension et un travail d’interprétation. Il faut avoir la lucidité de reconnaître que nous avons besoin d’un principe d’interprétation qui nous guide (un „principe herméneutique”). Pour les chrétiens dans la mouvance de la Réforme, ce principe est la personne, l’œuvre et le message de Jésus Christ, fils de Dieu, notre Sauveur (Luther : „Was Christum treibet”). C’est lui la Parole décisive de Dieu pour nous, c’est lui le critère ultime. A partir de Jésus Christ, tous les textes de la Bible peuvent être lus de façon critique.

La distance historique par rapport à la Bible nous semble évidente quand il s’agit de données matérielles qui ont changé, que ce soit au niveau des techniques, des sciences, des institutions. Mais quand il s’agit de données que nous ressentons comme permanentes, quasi éternelles, comme les sentiments humains, la foi en Dieu, les relations familiales ou encore la sexualité, nous pensons beaucoup moins avoir un effort d’interprétation à faire ! Et pourtant, en tout cela, le contexte social et culturel joue un rôle non négligeable ! La culture globale et l’anthropologie ont grandement changé, dans notre sphère occidentale du moins, depuis l’Antiquité.

Notre culture sécularisée a oublié la connotation symbolique, voire sacrée, que véhiculaient les actes de la vie les plus simples dans les sociétés anciennes (pensons par exemple aux gestes qui entouraient, il y a quelques générations encore, la fabrication puis la coupe du pain dans les campagnes). Notre culture individualiste a oublié combien l’ordonnancement social et familial primait sur les aspirations de l’individu. Notre culture hédoniste et libertaire a oublié l’aura quasi magique qui pouvait entourer la sphère de la sexualité. Les sociétés anciennes croyaient leur ordre immuable ; nous sommes habitués à considérer tout ordre comme évolutif, voire passager.

Une fois que nous aurons compris les textes bibliques sur la toile de fond de la société de l’époque, nous aurons compris aussi que les témoignages bibliques ne parlent pas de la même réalité de vie que celle de notre époque. Les relations homosexuelles, dans l’Antiquité, ne sont pratiquement jamais vus dans le cadre de couple authentique, voire stable. Les textes bibliques ne parlent pas de la même réalité que la nôtre. Nous devons prendre la responsabilité de les interpréter.

Il y a cependant deux constantes ! Une dimension de la sexualité fait surface dans toutes les cultures, avec une fraîcheur parfois surprenante : c’est le sentiment amoureux, fulgurant, émerveillé, tel qu’il est attesté à travers les poèmes d’amour. Ce sentiment peut se s’adresser à une personne de l’autre sexe – ou du même.

Malheureusement, une autre donnée liée à la sexualité traverse aussi les siècles : c’est l’utilisation du viol comme moyen pour humilier une personne au plus profond d’elle-même, pour essayer de tuer en elle ce par quoi elle tient sa place dans les relations familiales, dans la vie sociale et dans la conscience de son honneur ! Le viol peut être perpétré par l’homme sur la femme – ou sur un autre homme.

Ancien Testament

La place de la sexualité (y compris “homosexualité”) dans l’Orient Ancien

L’appréhension générale de la sexualité dans l’Orient Ancien est celle d’une énergie vitale dont les divinités sont aussi bien partie prenante que les humains. Elle a une valeur positive et invite à la joie de vivre. Souvent, le souci de la fécondité joue un rôle important. La fécondité d’une communauté, d’un clan, d’un peuple, est considérée en relation avec la fertilité du sol et la fécondité du bétail. Elle symbolise la vie tout court.

La sexualité ne peut pas tout à fait être dissociée de la sphère du culte. Les divinités de l’Orient Ancien sont sexuellement actives, il y a des dieux masculins et féminins, il y a des divinités compétentes pour la sexualité tout court, et des divinités (pas forcément es mêmes) compétentes pour la fécondité, que ce soit en matière de pluie ou de maternité.

Au niveau des humains, l’homme et la femme sont le plus souvent liés par les liens du couple. La forme du mariage change beaucoup à travers les siècles et les cultures. Ce qui est commun à tous, c’est la subordination de la femme sous l’homme. Cette hiérarchie paraît fondamentale pour l’ordre du monde. Ensuite, la base de la famille proprement dite n’est pas le couple, mais la famille elle-même. La famille, ou le clan, dans toute sa complexité et surtout dans ses structures de pouvoir. La famille patriarcale, dans la Bible, est parfois teintée d’un zeste de matriarcat, mais pour l’essentiel, c’est le patriarche qui détient le pouvoir et aussi la responsabilité pour la vie des membres de la famille. Quand nous réfléchissons à la question de la sexualité, cette différence du statut du couple par rapport à aujourd’hui est toujours à rappeler.

Pour la question de l’homosexualité, il faut d’abord rappeler que l’Antiquité ne se préoccupait pas de la question de l’identité ou de l’orientation sexuelle ; elle ne considère que les pratiques. En ce qui concerne les hommes (car l’homosexualité féminine est presque invisible dans les textes de l’OA), nous avons en fait affaire à des pratiques bisexuelles, car la quasi-totalité des personnages cités ont aussi une épouse ou des épouses, et des enfants. La littérature nous a donné jusqu’ici un seul couple exclusif d’hommes, mais celui-ci est mythique, ce sont le roi Gilgamesh et son ami Enkidu (mythe sumérien et akkadien attesté depuis le 2ème millénaire avant Jésus Christ et très répandu dans l’OA). Mais avant de se trouver, chacun d’eux a bel et bien eu des rapports avec les femmes.

Les relations sexuelles entre hommes se trouvent être objet de lois dans les cas d’adultère ou de viol.

Pour le reste, elles sont censées exister de façon marginale. C’est-à-dire qu’il pouvait arriver à un homme d’avoir des relations avec un autre homme, là n’était pas le problème en soi. Le problème se posait sur un autre niveau, à savoir au niveau des rapports de supériorité et d’infériorité sociale. Dans notre culture aujourd’hui, ce rapport n’est plus explicitement admis, mais dans l’Antiquité, c’était un des piliers de la stabilité sociale. C’est-à-dire que le partenaire qui pénètre l’autre dans l’acte sexuel est censé être dans son rôle d’homme, tandis que l’autre sort de son rôle et se fait inférieur, il rejoint pour ainsi dire le niveau social de l’esclave … ou de la femme. Il faut toujours garder à l’esprit cette hiérarchisation des rapports. C’est pourquoi le viol d’un homme libre est en général puni avec sévérité. Mais la pratique du viol pouvait être légitimée en tant que moyen d’humiliation et torture de prisonniers de guerre, ou encore comme acte de punition.

Concernant le viol d’une femme, les catégories sont différentes. La femme est toujours censée être placée sous l’autorité d’un homme de référence, père ou mari (ou fiancé). Par le viol d’une femme, c’est donc avant tout l’homme de référence qui est considéré comme lésé. D’où la possibilité, en cas de viol d’une vierge non encore fiancée, du „mariage de réparation” (attesté par exemple en Deutéronome 22, 28-29), qui ne tient évidemment aucun compte des sentiments de la jeune fille. Pour la petite (?) histoire européenne, le „mariage de réparation” ne fut légalement aboli dans un pays occidental comme l’Italie, qu’en … 1981.

Nous avons déjà mentionné le lien entre sexualité et religion. Beaucoup de rites encadraient le désir de maternité et la maternité elle-même. Par ailleurs, les sanctuaires notamment dédiées à Ishtar/Astarté (Mésopotamie/espace cananéen), étaient aussi des lieux de ce qu’on appelle la prostitution sacrée : des femmes surtout, mais aussi des hommes recevaient les fidèles pour des relations sexuelles censées provoquer une rencontre avec la divinité et une participation à l’énergie vitale donnée par la divinité. La fête du nouvel an babylonien comprenait aussi une cérémonie pendant laquelle le roi s’unissait symboliquement à la déesse dans les „noces sacrées”; il n’est pas clair s’il s’agissait d’une vraie rencontre avec une prostituée sacrée, ou d’une cérémonie purement liturgique.

Cependant, tout n’est pas encore clair dans nos connaissances au sujet de cette prostitution sacrée, et beaucoup de place est laissée au fantasme. Les témoignages peuvent aussi faire confusion avec la prostitution ordinaire en tant que phénomène opportuniste accompagnant tous les lieux de rassemblement, y compris les lieux de pèlerinage, ainsi que les grandes fêtes (cf. l’histoire de Juda et Tamar, Genèse 38). On ne sait pas encore si la prostitution sacrée était occasionnelle, si elle constituait un rite d’initiation des jeunes filles, ou si les prostitué/es étaient en permanence rattachés à leur sanctuaire. Si on veut remonter plus loin que le témoignage d’Hérodote (5ème s. av. Jésus Christ), il faut encore de la recherche.

Les textes bibliques ne sont pas des sources historiques exploitables pour ce sujet, car les textes polémiques mélangent allègrement les mentions de la prostitution tout court, la prostitution sacrée et l’adultère. Car toute infidélité à Dieu peut être désignée, et réprimandée, par la métaphore de l’adultère (= infidélité) ou de la prostitution (= recherche du gain, des bénéfices supposés venir d’une autre divinité).

Enfin, pour la place de la sexualité dans la société de l’OA, il faut encore mentionner la symbolique de la sexualité comme signe de puissance tout court. C’est pourquoi le roi se devait d’être entouré d’un harem, même si cela compliquait la question de la succession au trône. C’est pourquoi le roi Salomon est à la tête d’un harem aux dimensions fantasmagoriques : 700 épouses de rang et 300 concubines (I Rois 11, 3). La Bible le présente ainsi comme un grand roi dont le statut n’a rien à envier à ses voisins … mais la critique suit immédiatement : les épouses étrangères entraînent le roi dans des pratiques idolâtres, c’est-à-dire la vénération d’autres divinités.

Affirmations bibliques

Démythologisation de la sexualité : elle devient une compétence exclusivement humaine

Dans les textes bibliques, la place de la sexualité dans la société se modifie. Le fait le plus marquant, c’est qu’elle sera détachée de la sphère divine. La Dieu d’Israël, au terme de la théologie biblique, n’est pas en couple et n’a pas d’activité sexuelle identifiable. Il donne et confie la sexualité aux animaux et aux humains. Ces derniers la vivent et la gèrent de leur pleine responsabilité, même si Dieu reste toujours impliqué dans la vie humaine. Mais c’est alors par la prière qu’on s’adresse à Dieu pour avoir un enfant, non par un rite de fertilité !

La sexualité sera aussi de plus en plus encadrée par les textes bibliques, par des règles de pureté, de structuration, par des interdictions. Ce cadrage et recadrage de la sexualité, tout comme l’achèvement de la pensées théologique du monothéisme, aura lieu pendant et après l’exil babylonien (6ème/5ème s. av. JC). L’exil constitue la grande crise d’Israël, et qui a dégagé, en fin de compte, l’originalité de la religion juive. La perte des repères normaux, pays, royauté, armée, Temple, sacerdoce, aurait pu anéantir l’identité d’Israël ; elle l’a au contraire révélée. C’est un fait historique et théologique remarquable.

Le projet théologique qui sous-tend le livre du Lévitique (où se trouvent les condamnations sévères des pratiques sexuelles différentes)

Parmi les grandes écoles littéraires et théologiques qui, à partir de l’exil, revisitent les traditions d’Israël et les mettent en forme littéraire, il y a l’œuvre dite « sacerdotale », dont les textes se trouvent notamment dans le Pentateuque. Nous connaissons d’ailleurs tous un des textes les plus magistraux de cette œuvre sacerdotale, c’est le premier récit de la création, tout au début de la Bible.

L’école théologique „sacerdotale” s’efforce de reconstruire l’identité d’Israël en prenant en compte la perte des repères traditionnels. Ils seront remplacés par des repères universels (la place d’Israël dans l’univers et non plus sur l’échiquier politique), rattachés au temps, à l’éthique personnelle et à la pratique rituelle. Le judaïsme deviendra une religion de la diaspora, dont la responsabilité dépend de chacun de ses membres et des responsables religieux ; mais les responsables politiques ont disparu de sa vision. L’œuvre sacerdotale est largement a-historique (on mentionne cependant l’Exode, mais brièvement) et s’attache naturellement beaucoup aux rites. Mais sa plus grande caractéristique est la structuration du monde, le comptage, la distinction des catégories. Elle élabore aussi dans le détail l’idée d’un peuple saint, car mis à part pour Dieu. Le livre du Lévitique (3ème livre du Pentateuque) est éminemment sacerdotal, avec ses lois rituelles, ses distinctions précises du pur et de l’impur, mais aussi son utopie sociale d’un peuple animé par la foi. Il peut aller jusqu’à imaginer la mise en œuvre d’années sabbatiques et d’années jubilaires (remise des dettes) ! Au niveau de l’organisation politique, la pensée sacerdotale n’envisage pas du tout une théocratie, mais dessine une société presque intemporelle, a-historique, qui fonctionne du fait que tout est pensé, tout est réglé d’avance. La base de cette vision est l’appartenance de ce peuple à Dieu. C’est dans le livre du Lévitique que se trouve la règle éthique universelle : « Aime ton prochain comme toi-même. »

Fondamentalement, le Lévitique, distingue ce qui mène à la vie te ce qui mène à la mort, et il applique cette distinction à toute la réalité vécue par l’homme, Dieu est la source de la vie. Se mettre en état de communion avec Dieu, c’est vivre. Mais désobéir à Dieu ou enfreindre les règles rituelles, c’est aller vers la mort. Les règles rituelles sont elles aussi pensées en fonction de l’opposition vie-mort. Cette opposition entre la vie et la mort se reflète dans la distinction entre le pur et l’impur. « Pur » s’apparente à : propre, clair, ans mélange, vrai, complet, en ordre. Ce qui est pur favorise la vie, l’épanouissement, la rationalité, la maîtrise de la nature. « Impur » s’apparente à : sale, trouble, hybride, faux, anormal, désordonné. Ce qui est impur mène à l’affaiblissement de la vie, à la mort, à l’absurdité. L’impur est souvent du côté de la nature mal contrôlée, de l’animalité.

Notons que l’impureté n’est pas d’abord une catégorie morale. La plupart du temps, elle est pour ainsi dire technique (accouchement, rapport sexuel, enterrement d’un mort…), elle rend alors la personne impropre à la participation au rituel. C’est pourquoi l’impureté doit être levée, soit par le temps qui passe (le plus souvent, il faut simplement attendre jusqu’au soir), soit par des rites spécifiques « de purification ».

C’est dans le livre du Lévitique que nous trouvons l’encadrement le plus serré de la vie sexuelle et les règlements à propos des impuretés connexes. C’est aussi dans le livre du Lévitique que l’acte sexuel entre deux hommes est explicitement et sévèrement interdit (18, 22 et 20, 13). Il est qualifié d’ « abomination », c’est-à-dire une action contraire au cœur même de la religion et de l’identité du peuple de Dieu.

Certains exégètes voient dans cette interdiction en premier lieu une interdiction d’actes religieux païens, de l’ordre de la prostitution sacrée. Le contexte concerne bien des infractions religieuses (sacrifices d’enfants à Molok par exemple), mais le texte lui-même n’est pas univoque dans ce sens. La condamnation radicale s’explique bien plutôt par la vision sacerdotale de la construction du monde/de la création ! La création de l’humanité différenciée en mâles et femelles et le rôle primordial assigné à l’homme et à la femme « Soyez féconds et remplissez la terre » (Genèse 1, 28, récit sacerdotal de la création) entrent en collision avec des relations entre hommes. Ces dernières n’ont tout simplement pas leur place dans la structuration du monde.

Remarquons cependant que, à la différence des cultures environnantes, la responsabilité est pleinement partagée entre les deux partenaires. Il n’y a plus l’homme supérieur à qui tout serait permis, et l’homme inférieur, qui n’aurait qu’à subir. Les deux sont mis sur un pied d’égalité.

Notons que dans ces lois concernant la sexualité dans le Lévitique, l’amour n’entre pas en considération. La sexualité se doit de fonctionner de manière adéquate selon ce que l’on déclare être la volonté du Dieu créateur. Quand donc la réalité de l’homosexualité se rappelle au souvenir des auteurs du livre du Lévitique, ils ne peuvent pas la penser et l’expulsent brutalement de la société idéale et auto-régulatrice qu’ils s’ingénient à dessiner. L’infécondité biologique et, d’après les critères antiques, le gâchis de la semence, contribuent certainement à l’appréciation négative de l’acte. Mais celui-ci représente aussi, et surtout, une remise en question de la répartition des rôles dans la société, un brouillage dans l’identification de savoir qui est « homme » et qui est « femme » à ces moments-là. Cette remise en question fondamentale déclenche alors la condamnation radicale.

Pour rester tout de même lucides par rapport aux textes du Lévitique, en tant que lecteurs d’aujourd’hui, remarquons que la peine de mort peut faire irruption aussi dans le lit conjugal de l’homme et de sa femme : quand les rapports ont lieu pendant les règles ! Une lecture critique de ces textes nous fera peut-être dire que, si toutes les mises à mort annoncées avaient vraiment été réalisées, le peuple d’Israël s’en serait trouvé plus sûrement décimé que par toutes les guerres qui ont précédé l’exil !

Comment interpréter ces textes en tant que chrétiens ? Avant même de soumettre ce concept à la critique du regard chrétien, nous pouvons déjà le soumettre au regard critique de ce qui est le centre spirituel de l’Ancien Testament, c’est-à-dire la foi au Dieu libérateur de l’esclavage, le Dieu de l’Exode, de la Pâque. Dieu a libéré son peuple de l’esclavage en Égypte et lui a donné une loi pour éviter de retomber en esclavage. Il est intéressant de noter que le livre du Lévitique ne se soucie pas du sort des esclaves et prisonniers, ou alors seulement du point de vue rituel. Il reste aussi très largement a-historique et n’articule pas la notion de „sainteté” à celle de la libération. Nous constatons donc une tension entre les différentes visions du peuple de Dieu.

Le message chrétien s’est développé en référence à l’Exode, à la dynamique pascale, actualisée par la croix et la résurrection de Jésus. Par ailleurs, les paroles de Jésus par lesquelles il déclare irrélevante la distinction entre les catégories du pur et de l’impur, pour ce qui concerne la relation à Dieu, ces paroles ont eu un grand impact pratique sur le christianisme. Le modèle du Lévitique ne peut donc pas s’appliquer directement à la vie chrétienne. Comme tous les textes de la Bible, il doit être lu et interprété à la lumière de ce que le Christ est pour nous. On dit avec un terme technique que la Bonne Nouvelle du salut par Jésus Christ est le „principe herméneutique” de la lecture chrétienne de la Bible. C’est principe critique, aussi bien pour les textes de l’Ancien Testament que du Nouveau Testament. Nous y reviendrons.

Deux textes fréquemment cités – mais qui sortent du débat

L’histoire de Sodome et Gomorrhe (Genèse 19) ne traite pas en premier lieu de l’homosexualité, mais de la violation de la loi universelle de l’hospitalité. Les gens de Sodome veulent humilier les étrangers, hôtes de Loth (lui-même un citoyen immigré). De plus, violer un homme est un acte relativement plus grave que violer une femme ; c’est une question de hiérarchie sociale. Violer un homme humilie aussi tout son clan ; c’est donc un acte de violence particulièrement dramatique, au niveau réel et au niveau symbolique.

Une autre histoire souvent citée est celle de David et Jonathan. C’est l’histoire d’une amitié forte et surprenante. Car Jonathan, fils du roi d’Israël Saül, fait de David, héros d’une bataille (I Samuel 17-18), son égal et lui abandonnera par la suite même l’espoir de monter sur le trône d’Israël. Par le choix des mots et des gestes, c’est très clairement l’histoire d’un amour authentique, fort, dévoué et émouvant. Après la mort de Saül et Jonathan, David compose une complainte poignante où se trouvent ces paroles : „A cause de toi, Jonathan, mon frère, je suis dans la détresse ! Tu m’étais si cher; ton amour était plus merveilleux pour moi que l’amour des femmes.” (II Samuel 1, 26)

Mais si on se demande „jusqu’où sont-ils allées ?” dans leur amour, eh bien, le texte ne nous le dit pas ! L’auteur garde les options ouvertes ; il est impossible de trancher. Par ailleurs, David et Jonathan sont mariés et pères de famille (nombreuse, pour David). La dimension subversive de l’histoire consiste surtout dans le dévouement de Jonathan pour David, dévouement qui bouleverse l’hiérarchie sociale. Ce bouleversement est motivé par le plan de Dieu, qui a prévu que David devait succéder à Saül comme roi. L’histoire de David et Jonathan ne permet donc pas de trancher un débat, mais elle constitue une interpellation poétique très forte.

Nouveau Testament

La place de la sexualité (y compris “homosexualité”) du temps de l’Empire romain

Du temps du Nouveau Testament, la civilisation hellénistique et romaine du pourtour de la Méditerranée connaissait des pratiques sexuelles variées, mais chacune avait sa place définie. Les rôles respectifs de l’homme libre et de la femme libre étaient censés constituer le fondement même de la société ; leurs rôles ne devaient donc en aucun cas être confondus ou mélangés mais se devaient d’être bien distincts et identifiables, la femme étant toujours soumise à l’homme et l’homme celui à qui appartenait l’initiative.

La fécondité était toujours une préoccupation importante ; c’est pourquoi le rôle de la femme libre (non esclave) était clairement fixé : de sa naissance à sa mort, elle était au service de sa famille, subordonnée d’abord à son père puis à son mari, et destinée à produire une descendance, mâle de préférence. Dans les rapports sexuels, le rôle de la femme était de rester soumise et passive. Une attitude active de la femme était qualifiable de „pratique contre nature”.

L’homme libre, par contre, avait plusieurs cordes sexuelles à son arc. Outre „l’utilisation” de ses esclaves femmes, les relations homosexuelles étaient aussi admises, tant qu’elles passaient pour l’expression d’une virilité débordante. Mais attention ! L’ordre social devait être sauvegardé. Le partenaire pénétré ne devait en aucun cas être un homme libre, mais seulement, soit un esclave, soit un jeune homme non encore arrivé à sa majorité. Dans la culture grecque hellénistique, l’usage des adolescents même issus de l’aristocratie par leurs aînés était représenté comme une initiation à la sexualité adulte et à la conquête de leur place dans la société.

Les relations entre femmes sont très peu attestées. Est-ce parce que celles-ci se passent de l’intervention de l’homme ?

Le bouleversement des hiérarchies sociales par le Jésus des évangiles

Parmi les textes du Nouveau Testament, seuls les textes pauliniens et deutéro-pauliniens (= textes écrits sous son nom mais pas par lui) nous livrent un effort de réflexion de fond. Mais avant de les aborder, il est intéressant de noter que les évangélistes (auteurs des quatre évangiles Matthieu, Marc, Luc et Jean) ne mentionnent jamais l’homosexualité. Par contre, à travers leur théologie narrative, ils font bel et bien voler en éclat la hiérarchisation de la société et racontent l’avènement d’une communauté égalitaire autour de Jésus. Jésus ne se montre jamais supérieur à quelqu’un sur la base de son statut social, car devant lui, tous ont droit à sa considération en tant que personnes à part entière.

Le travail théologique de Paul

Il faut rappeler que, pour Paul, la construction d’une éthique chrétienne spéciale n’est pas une priorité, vu que ce monde doit passer bientôt et faire place au retour du Christ. Il n’élabore donc pas un nouveau modèle du peuple de Dieu, comme le faisait le Lévitique avec son „utopie”. Néanmoins, il développe quelques repères fondamentaux, en toute cohérence par rapport au message chrétien et qu’il vaut la peine de visiter.

Paul considère son éthique en matière sexuelle sur une double base : d’un côté, il s’appuie sur le modèle juif traditionnel, avec ses exigences et aussi les condamnations que nous connaissons du livre du Lévitique. De l’autre côté, la conscience théologique de la nouveauté de l’Évangile le conduit à remettre en question les hiérarchies sociales, pour mettre en valeur des relations basées sur la vie en Christ. Cette remise en question trouve une expression radicale dans Galates 3, 28 : „Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ.” Les grandes distinctions sur lesquelles le monde est censé reposer en classant certaines catégories au-dessus des autres, sont bouleversées ! Dans la communauté chrétienne, la femme se tient à côté de l’homme, et non en-dessous, l’esclave se tient à côté de l’homme libre, et non en-dessous, et ni Juifs ni Grecs n’ont de privilège à faire valoir, que ce soit au niveau religieux, culturel ou éthique. Paul connaissait bien les deux cultures, qui s’interpénètrent dans sa biographie ; il savait donc de quoi il parlait. On peut se demander si ses contemporains ont mesuré toute l’étendue de la pensée exprimée en Galates 3, 28

Pour les relations à l’intérieur du couple homme-femme, Paul reste cohérent par rapport à sa conviction, en introduisant une réciprocité et égalité sexuelle libérées des subordinations traditionnelles. Dans I Corinthiens 7, 3-4, il écrit : „Que le mari rende à sa femme ce qu’il lui doit; de même la femme à son mari. Ce n’est pas la femme qui a autorité sur son propre corps, c’est son mari. De même, ce n’est pas le mari qui a autorité sur son propre corps, c’est sa femme.” Remarquons aussi que la finalité première de la sexualité, telle qu’elle est développée dans ce chapitre 7, n’est pas la procréation, mais la communauté créée entre l’homme et la femme. Si cette communauté est naturellement censée être féconde en donnant naissance à des enfants, elle est surtout féconde en communiquant la bénédiction de Dieu.

Enfin, l’éthique chrétienne telle qu’elle était pratiquée dans les premières communautés, rejetait clairement la prostitution. (Mais sans rejeter les prostituées : l’exemple de Jésus, qui les accueillait, ne pouvait pas être oublié.) La prostitution masculine trouve plusieurs fois mention dans les épîtres du Nouveau Testament, par exemple ce „catalogue de vices” en I Corinthiens 6, 9-12 : „Ne savez-vous donc pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu? Ne vous y trompez pas! Ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes, ni les voleurs, ni les accapareurs, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les filous n’hériteront du Royaume de Dieu. Voilà ce que vous étiez, du moins quelques-uns. Mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. «Tout m’est permis», mais tout ne convient pas. «Tout m’est permis», mais moi je ne me laisserai asservir par rien.”

On remarquera ici la possibilité pour les pécheurs d’avoir accès au pardon. Les expressions „efféminés” et „pédérastes” désignent les partenaires respectivement „actif” et „passif” de la relation homosexuelle. Si l’exclusion de „l’efféminé” de la communauté des hommes libres et respectables correspond à la culture hellénistique ambiante, le rejet du „pédéraste” vient de la tradition juive. On en revient à la réciprocité des relations et des responsabilités. Mais on remarquera que ces actes ne sont qu’une partie dans l’énumération de tout ce qui ne correspond pas à l’éthique chrétienne. Ils ne sont pas présentés en tant que péché par excellence.

Un texte similaire en I Timothée 1, 9-10 est intéressant, car il focalise la responsabilité sur le partenaire actif, en le plaçant dans la liste des vices entre les débauchés et les marchands d’esclaves – c’est un point de vue intéressant : „En effet, comprenons bien ceci: la loi n’est pas là pour le juste, mais pour les gens insoumis et rebelles, impies et pécheurs, sacrilèges et profanateurs, parricides et matricides, meurtriers, débauchés, pédérastes, marchands d’esclaves, menteurs, parjures, et pour tout ce qui s’oppose à la saine doctrine.”

Le plus grand développement théologique qui inclut la mention de l’homosexualité se trouve dans l’épître aux Romains, chapitre 1, 18 ss. Paul présente ici une longue liste des désordres du monde, conséquence du péché. Le péché est interprété comme étant fondamentalement une idolâtrie ! Elle ne veut pas dire ici une pratique polythéiste, sur le plan religieux, mais plutôt l’idolâtrie de l’homme pour lui-même, sur le plan psychologique : il se croit la mesure de toute chose. Cette idolâtrie est punie par Dieu par un égarement mental, une sorte de paralysie des capacités morales, intellectuelles et sociales des humains. Dans ce contexte, l’homosexualité masculine est un symptôme parmi d’autres, qui indique clairement que ce monde ne tourne pas rond, que l’humanité ne distingue plus le bien du mal, ni le créateur de la créature, et que „Il n’y a pas de juste, pas même un seul.” (Romains 2, 12) Paul fait sa longue démonstration, pour démontrer que tous sans exception ont besoin de la grâce de Dieu.

Notre responsabilité éthique et notre interprétation de la Bible

L’homosexualité se trouve au milieu du „catalogue” des vv. 26 à 31 du chapitre 1 de l’Epître aux Romains. Elle n’est donc pas particulièrement épinglée. Mais il reste qu’elle fait bien partie d’une „liste noire” éthique. Il nous reste donc une réflexion éthique à mener. Comment lisons-nous aujourd’hui la Bible, et quelles conséquences en tirons-nous ? Que ferons-nous aujourd’hui de cette vision qui exclut les personnes homosexuelles (les autres minorités sexuelles n’étant pas mentionnées dans la Bible) de la communauté des croyants ?

Les textes bibliques ont déjà fait un grand travail de remise en question des traditions et habitudes culturelles et religieuses de leur temps. Quand on regarde de près les interdictions du livre du Lévitique, aussi dure que soit la condamnation des relations homosexuelles, on constate qu’elle abolit l’habituelle distinction entre le partenaire socialement supérieur et le partenaire inférieur. Tous les deux sont responsables au même niveau. Le Lévitique affirme ici l’égalité des hommes devant Dieu et sa Loi.

Dans le Nouveau Testament, nous avons le témoignage du comportement de Jésus, qui ne tient aucun compte des hiérarchies sociales ni du clivage homme-femme. Les textes de l’apôtre Paul effectuent un travail théorique et systématique à la suite du Christ. Ce travail contient une dynamique qui bouleverse des convictions données pour acquises dans la société de son temps. Mais, comme nous l’avons dit plus haut, Paul travaille dans l’urgence et ne laboure pas tous les thèmes en profondeur. Il est certain que pour Paul, la pratique homosexuelle est un désordre. Mais par ailleurs, il est tout aussi improbable qu’il ait approuvé certaines pratiques sexuelles qui vont de soi pour nous aujourd’hui (contraception…). Les auteurs de la Bible ne sont pas des personnes de notre temps, mais de leur temps. Mais ils formulent des principes essentiels pour la foi et l’existence chrétienne. C’est à nous de prendre la responsabilité de l’interprétation pour aujourd’hui.

Posons-nous donc la question : Quelle interprétation de la Bible rend justice, aujourd’hui, à la suite du Christ, à l’audace et à la force de convictions du travail théologique de l’époque de la Bible ? Quels bouleversements aurons-nous à opérer aujourd’hui – au nom de notre foi en Christ ? Que signifie pour nous interpréter la Bible selon la Bonne Nouvelle du Christ ?

Chacun de nous et chaque Église actuelle doit en décider, selon sa science et conscience ! Nous avons pris note des audaces et innovations opérées par les auteurs de la Bible, en leur temps. Quelle sera notre audace aujourd’hui, fondée sur la vie nouvelle à laquelle nous appelle Jésus Christ ?

Bettina Cottin – pasteure et aumônière à l’Université de Strasbourg depuis 2011, diplômée de la Faculté de Théologie de l’Université Humboldt de Berlin (1984). Elle a également étudié la théologie à la Faculté vaudoise de Théologie à Rome (1982-82) et à la Faculté libre de théologie de Montpellier (1984-85). Mme Cottin a exécuté son ministère pastoral dans plusieurs églises en Italie (Sicile) et en France.