L’Union des Eglises Protestantes d’Alsace et de Lorraine | Etienne Rebert

Les trois départements français du Bas et Haut-Rhin ainsi que la Moselle ont une particularité liée à l’histoire. Les différents seigneurs de ces territoires, au moment de la Réforme, ont choisi soit la réforme luthérienne principalement, mais aussi la réforme d’inspiration calvinienne. D’où la naissance de deux Eglises : l’Eglise de la Confession d’Augsbourg (ECAAL) et l’Eglise Réformée (ERAL). Après les vicissitudes de l’histoire et sous le règne de Napoléon, en 1802, ces deux Eglises ont bénéficié d’un statut concordataire, de même d’ailleurs que l’Eglise catholique. Le clergé était payé par l’Etat, et les paroisses avaient un statut d’établissement public. Alors que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 mettait fin au concordat, cette loi ne pouvait s’appliquer à l’Alsace et à la Lorraine, alors allemande. Après le retour dans le giron français des trois départements, l’Etat français a maintenu ce statut concordataire.

Le fonctionnement interne des paroisses luthériennes et réformées étaient quasi identique : un conseil presbytéral, élu par les paroissiens, anime, dirige et prend toute décision concernant la vie de la paroisse. A un échelon supérieur, des différences apparaissent. Alors que pour l’Eglise luthérienne, c’est la direction centrale qui nomme les pasteurs (sur proposition de la paroisse), dans l’Eglise réformée c’est le Consistoire (un regroupement régional de paroisses) qui nomme les pasteurs.

Sur le plan de la vie de l’Eglise, avec le temps, les différences théologiques, spirituelles ou même liturgique ont disparu. Aujourd’hui, un réformé ne sait absolument plus ce qui le distingue d’un luthérien ! Les paroissiens, au gré de leur mobilité familiale ou professionnelle, vont d’une paroisse à l’autre sans aucun problème. Ils se considèrent tous comme protestants ! Socialement, ils représentent environ 20% de la population des trois départements. Comme tout le protestantisme, ceux d’Alsace et de Lorraine sont à l’origine de nombreuses œuvres sociales, scolaires et médicales principalement. Dans la région mulhousienne, les protestants ont été des pionniers en matière économique.

Très proche l’une de l’autre, les deux Eglises ont tenté à plusieurs reprises de s’unir en une seule. Les résistances théologique et spirituelles étaient parfois trop nombreuses. Mais aussi le statut compliquait les choses. Pour unir ces deux Eglises, il fallait une loi. Passer par la loi, devant une assemblée nationale laïque, paraissait dangereux et faisait courir le risque d’un abandon du concordat.

En 2004, enfin, après un gros travail de réflexion et de recherche, un projet se faisait jour. Il ne consistait pas à faire disparaître les deux Eglises, mais à créer une nouvelle entité, à laquelle les deux Eglises confieraient leurs prérogatives respectives. Pour créer cette entité, un simple décret ministériel suffisait. Il fut rapidement mis sur pied et promu. Ainsi naissait l’Union des Eglises Protestantes d’Alsace et de Lorraine (UEPAL). On pourrait utiliser une image et dire que l’Union représente une maison commune, et qu’à côté d’elle subsistent deux résidences secondaires, l’ex-Eglise luthérienne et l’ex-Eglise réformée, dans lesquelles plus personne ne vient habiter.

Pour respecter l’identité de chaque Eglise, l’Union a adapté et adopté des dispositions communes, notamment en matière de corps pastoral. Certaines dispositions semblent plus « réformées », d’autres plus « luthériennes », mais elles conviennent à tous. L’équilibre des forces s’est établi selon l’importance des Eglises : les instances de l’UEPAL, (Conseil de l’Union, Assemblée générale, Commission des ministères), toutes élues, se composent aux 2/3 de délégués luthériens et pour 1/3 de délégués réformés. La nouveauté la plus importante a été la création d’une Commission des Ministères qui permet au corps pastoral d’être unique, quelle que soit l’origine ou la tendance spirituelle, luthérienne, réformée ou autre.

Cette union ne s’est pas faite dans la facilité. L’idée même d’une union a suscité beaucoup de crainte, notamment du côté réformée minoritaire, qui craignait de se voir dominée par les luthériens. Mais même dans le camp luthérien des craintes apparaissaient, notamment en raison du côté trop démocratique aux yeux de certains, des nouvelles instances de l’Union. Les débats ont été rudes, parois houleux. Maintenant, à l’usage et après quelques années d’exercice, l’Union a bel et bien rempli son rôle : donner une image unie, et donc plus forte et plus visible du protestantisme alsacien/lorrain. Les protestants s’expriment d’une seule et même voix ! Les craintes des uns et des autres se sont estompées. Mais chacun reste vigilant ! Les structures, aussi équilibrées soient-elles sont une chose, les être humains qui les habitent, avec leurs haut et leurs bas, une autre ! La tentation que l’un essaye de dominer l’autre n’est pas absente.

Il reste que l’UEPAL est confrontée, comme ses consoeurs dans le monde, aux mêmes problématiques actuelles : la désaffection pour le religieux en même temps que la montée d’une certaine forme d’intégrisme évangélique, le questions sociétales nouvelles (mariage pour tous, euthanasie et fin de vie, mondialisation, développement humain et durable, écologie…). Autant dire que, en fidélité au message biblique, cette Union a encore devant elle tout l’avenir que Dieu voudra bien lui donner.

Etienne Rebert – diplômé de la Faculté de Théologie protestante de l’Université de Strasbourg, a été pasteur de l’Eglise réformée d’Alsace et de Lorraine (ERAL) à Strasbourg, Bischwiller et Sélestat ; depuis 1996, directeur du Service Missionnaire de l’ERAL; en 2004, choisi Secrétaire général de l’ERAL. Sa principale tâche a été de réfléchir à l’union des deux Eglises, à rédiger tous les documents préparatoires et à convaincre pasteurs, paroisses et directions de chaque Eglise à adhérer à ce projet.

Numer 2(2) 2013, 18.06.2013