Tous prêtres! Tous laïcs! Le génie du protestantisme! | Raphaël Picon

Je précise d’emblée que j’entends par ce terme de « génie » appliqué au protestantisme deux choses. Je parle du génie du protestantisme pour désigner ce qui, je crois, en est l’essence, la marque de fabrique, ce qui le définit et le caractérise fondamentalement. Ce génie du protestantisme n’est pas sans rappeler le « génie du christianisme » de Chateaubriand. Je parle aussi de ce génie dans le sens plus courant de ce terme, pour qualifier ce qui est je crois la force du protestantisme, sa valeur, ce qui le rend…génial.

Pour parler de ce qui est la marque distinctive du protestantisme, cette confession où tous sont prêtres et laïcs, je reviens au commencement, à l’essentiel, à l’Évangile, à la Bonne nouvelle : nous sommes sauvés par la seule grâce de Dieu ! Telle est l’affirmation centrale du vaste mouvement de Réformation que connaît le christianisme occidental à la fin du Moyen Age, tel est le cœur de la prédication de Jésus-Christ, tel est ce qui fait de cette prédication une vraie Bonne Nouvelle.

Je m’arrête sur cette affirmation si centrale car ce « Tous prêtres tous laïcs » est directement impliqué par ce principe dit de la justification par la grâce seule.

Si Dieu nous aime, nous sauve et nous bénit, c’est toujours malgré nous, en dépit de tout ce que nous sommes, indépendamment de ce qui nous rend à nos yeux tellement inacceptables. Le salut de Dieu ne récompense rien, il ne sanctionne rien, il excède toutes nos logiques d’échange, de mutualité, de troc, de réciprocité. Le salut de Dieu n’est pas commandé par telle ou telle confession de foi, par telle ou telle bonne œuvre, par telle ou telle activité religieuse. Ce salut est grâce ! Faut-il le rappeler ? Ce principe de la justification par la grâce seule est le principe premier du protestantisme, sa règle de grammaire fondamentale, une règle à partir de laquelle se déploient toutes les autres.

Cette affirmation aura des conséquences considérables et sera à l’origine d’une manière radicalement différente de penser la foi, de vivre la relation à Dieu, de penser Dieu.

Je relève brièvement ici trois incidences de cette affirmation.

Tout est par grâce, cela signifie que Dieu est toujours et d’abord celui qui vient à moi. Si son salut est par grâce, je ne peux alors rien faire pour l’obtenir. Dieu est toujours le premier, Dieu a l’antécédence, la primauté, il me précède. Ce qui compte alors est d’accepter d’être accepté ! Il ne s’agit plus de chercher, d’invoquer ou d’appeler Dieu, il s’agit de se laisser retrouver par Dieu. Pour illustrer ce point, je vous lis un passage d’un texte de Martin Luther intitulé le Sermon sur le Nouveau Testament.

« Pour que l’homme puisse entrer en relation avec Dieu et obtenir quelque chose de lui, voici ce qui doit se passer : ce n’est pas à l’homme de commencer ni de poser la première pierre, mais il faut que Dieu, Dieu seul, hors de toute recherche et de tout désir de la part de l’homme, prenne les devants et lui fasse une promesse. Cette Parole de Dieu est le commencement, le fondement, le rocher sur lequel, ensuite, peuvent s’édifier toutes les œuvres, paroles et pensées de l’homme. Et l’homme doit recevoir cette parole avec reconnaissance, prêter fidèlement foi à la promesse divine sans jamais douter qu’il en est et qu’il en adviendra selon ce que Dieu a dit. Cette confiance, cette foi constitue le commencement, le centre et la fin de toutes les œuvres et de toute justice, car par le fait qu’elle rendre l’honneur à Dieu, le considère et le confesse comme véridique, elle se le rend favorable, s’en faisant un Dieu qui, à son tour, lui fait honneur, la considère et la confesse comme véridique. C’est pourquoi il n’est pas possible à un homme, par le moyen de sa raison et de sa propre force, par ses œuvres, d’escalader le ciel et de se porter au-devant de Dieu pour se le rendre favorable : Dieu doit précéder toutes les œuvres et les pensées humaines, accorder une promesse claire et explicite en paroles, dont l’homme se saisit alors par le moyen d’une foi forte et juste, et qu’il retient. Suit alors le Saint-Esprit, qui lui est donné en vertu de cette foi. »

Tout est par grâce, cela signifie que l’Église est une école. Puisque le salut est grâce, rien ni personne ne peut détenir les conditions d’accès à ce salut. Nul ne peut enseigner comment l’atteindre. En revanche, tous sont appelés à découvrir qu’ils sont déjà reconnus par Dieu en se mettant à l’écoute des Évangiles, de ce que Dieu veut nous dire. L’essentiel sera alors pour l’Église de faire la seule chose qui lui incombe : enseigner ! Il s’agit pour elle d’enseigner que nous sommes sauvés, toujours et déjà aimés de Dieu, toujours et déjà reconnus. Ce n’est pas l’Église qui reconnaît en fonction de ses critères à elles. L’Église enseigne la reconnaissance reçue de Dieu. Elle reconnaît la reconnaissance. Cette place de l’instruction est telle, que le protestantisme réformé et luthérien définissent même l’Église comme ce qui naît de la parole prêchée, ce qui naît de l’instruction même de l’Évangile.

Tout est par grâce, cela signifie que nul ne peut enseigner à autrui comment faire son salut. Voilà qui nous place tous à équidistance de la Parole de Dieu. Nous sommes tous à égalité devant l’Évangile. Et tous appelés à en devenir les interprètes.

Tous prêtres! Tous laïcs! C’est là, je crois, le génie du protestantisme!

On retrouve cette conviction dans l’un des textes les plus importants de la Réforme, un texte qui va connaître un retentissement considérable dans tout l’Empire germanique et qui, à sa manière, va profondément ébranler la chrétienté occidentale :

À la noblesse chrétienne de la nation allemande.

« On a inventé que le pape, les évêques, les prêtres, les gens des monastères seraient appelés état ecclésiastique ; les princes, les seigneurs, les artisans et les paysans état laïque, ce qui est certes une fine subtilité et une belle hypocrisie. Mais personne ne doit se laisser intimider par cette distinction, pour cette bonne raison que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique ; il n’existe entre eux aucune différence, si ce n’est celle de la fonction, comme le montre Paul en disant (I Corinthiens, XII) que nous sommes tous un seul corps, mais que chaque membre a sa fonction propre, par laquelle il sert les autres, ce qui provient de ce que nous avons un même baptême, un même Evangile et une même foi et sommes tous également chrétiens, car ce sont le baptême, l’Evangile et la foi qui seuls forment l’état ecclésiastique et le peuple chrétien. Ce que fait le pape ou l’évêque : l’onction, la tonsure, l’ordination, la consécration, le costume différent de la tenue laïque, peut transformer un homme en cagot, ou en idole barbouillée d’huile, mais ne fait pas le moins du monde un membre du sacerdoce ou un chrétien. En conséquence, nous sommes absolument tous consacrés prêtres par le baptême, comme le disent saint Pierre (I Pierre, II) : « Vous êtres un sacerdoce royal et une royauté sacerdotale » et l’Apocalypse : « Tu as fait de nous par l’effusion de ton sang des prêtres et des rois. » Car s’il n’y avait pas en nous une plus haute consécration que n’en donnent le pape et les évêques, jamais la consécration du pape et des évêques ne produirait de prêtres capables de célébrer la messe, de prêcher et d’absoudre. »

Une précision, et Luther la laisse entendre en parlant de différences de fonction, si tous sont prêtres, tous ne sont pas pour autant pasteurs !

Premier élément : la confiance.

Ce que j’ai mis en avant comme la règle de grammaire fondamentale du protestantisme, la justification par la grâce seule, replace chacun de nous au centre de la relation à Dieu. C’est désormais entre Dieu et moi que tout ce joue. Plus aucune institution ne peut prétendre réguler, régenter, et encore moins provoquer la relation à Dieu. Seul Dieu le peut, et seul Dieu le peut directement pour nous, pour moi.

Cette confiance qui nous est ainsi faite me paraît déterminante. On la retrouve au cœur de la prédication chrétienne, elle est le Christ en tant que Christ est prédication et sacrement de Dieu. Cette confiance qui est l’autre mot pour foi est ce que je reçois en Christ. On peut dire du Christ, en effet, qu’il est le point de jonction entre Dieu et nous, entre le céleste et le terrestre, entre l’absolu et le relatif. Parce qu’il incarne ce lien, au point de le rendre réel pour nous tous, Christ fonde la possibilité de penser l’humanité autrement, comme étant désormais le lieu de l’aventure de Dieu, comme étant porté par la transcendance, comme étant, en Dieu, qualifié, approuvé, mise en confiance. En Dieu, l’humanité n’avance plus l’échine courbée. Nous ne sommes pas condamnés au médiocre, au laid, au tragique, à l’échec.

Cette confiance est, dans le christianisme, toujours celle que je reçois, celle qui m’est faite, dont je suis le bénéficiaire et qui me valorise au point de me considérer comme prêtre. Le Christ est l’affirmation de cette confiance. C’est bien dans ce sens que l’on peut dire du Christ qu’il sauve. Christ sauve, en effet, en tant qu’il incarne cette attention, cette confiance, cette bienveillance, que Dieu donne à l’humanité, il incarne ce qui nous permet de nous affirmer courageusement contre la désespérance, le déni de soi.

Je vous livre ici un texte de Gerd Theissen, tiré dans Le défi homilétique (Labor et Fides, 1994, pp. 62-63).

« Lorsqu’une prédication atteint son but, c’est comme une grande lumière qui s’allume. Nous percevons notre propre existence comme un message qui en dit la valeur- et cela de manière si intense qu’on peut y comparer seulement ce qu’on éprouve dans la passion amoureuse. Nous nous sentons pensés, voulus, et approuvés ; et pas seulement ceci ou cela en nous, mais nous-mêmes, comme un centre qui est la valeur en soi. Ce n’est pas un intermédiaire humain qui, dans la prédication, procure cette expérience, mais la puissance qui est à la base de tout l’Être. Le message dit : il est bon que tu existes. Et ce n’est pas bon seulement parce que c’est utile en vue de tel ou tel but, mais c’est bon en soi. Et ce n’est pas bon seulement parce que telle ou telle personne le pense, mais parce qu’une instance indépendante de tous les hommes le pense. Ce message nous est donné en vue des plus profondes contradictions que nous connaissons ; en vue de l’injustice et de l’oppression ; c’est-à-dire lorsque la cassure s’est faite entre l’être et le sens. La « Parole de Dieu » permet de faire une expérience de l’unité de l’être et du sens qui s’oppose aux faits buts, qui nous invite à rétablir cette unité qui était perdu. La Parole de Dieu, c’est la lumière de la présence de Dieu. »

Deuxième élément : l’importance de l’instruction.

Tous prêtres, tous laïcs, et on pourrait dire, tous instruits pour le devenir. C’est là un autre élément qui fait du protestantisme une manière particulière d’être chrétien. Ce protestantisme valorise chacun(-e), reconnaît en chacun(-e) la possibilité d’être prêtre, témoin, interprète des écritures. Mais le protestantisme crée aussi les conditions d’accès à cette prêtrise. Il traduit la Bible dans la langue de tous. Il forme des pasteurs pour instruire. Il crée des auditoires pour discuter et débattre des doctrines, des écoles pour apprendre à lire, des académies pour enseigner la théologie. Il invente le catéchisme pour permettre à chacun(-e) de répondre personnellement aux questions de la foi. Le protestantisme peut ainsi être pensé comme une vaste entreprise de culture et d’éducation. Il entend certes enseigner l’Évangile, mais aussi éduquer cet homme « naturellement religieux » et le soustraire par là à la superstition.

Il est intéressant de relever que cette place de l’instruction est telle que l’ensemble des pratiques religieuses du protestantisme sont d’abord des occasions d’enseignement. C’est vrai du culte qui va être pensé dès la Réforme comme étant prioritairement une source d’instruction. L’autel va être transformé en table de communion, pour enseigner au monde la réalité de l’alliance. La place de la chaire dans le lieu de culte dit bien toute l’importance de l’enseignement. C’est vrai du pasteur, de ce nouveau type de clerc qu’invente la Réforme, ce prédicant, qui ressemble plus à l’enseignant dans son école qu’au prêtre derrière son autel. C’est aussi vrai des sacrements qui, chez Calvin surtout, viennent seconder la prédication pour redire le don de la grâce. C’est enfin vrai de l’Église qui sera pensée elle-même comme une école.

Mais surtout, le croyant peut se dire prêtre car il est nourri, questionné, provoqué, stimulé dans son face-à-face avec la Bible. Et cette Bible n’est pas d’abord ce qui autorise une libre interprétation, ce qui rend possible l’exercice d’un libre examen. La Bible est d’abord ce qui vient nous questionner, nous remettre en question, nous tourmenter peut-être, ce qui nous oblige à un devoir d’examen. Le protestantisme, dit-on parfois, c’est l’Église jugée par la Bible. Celle-ci n’est pas ce qui vient justifier ce que nous faisons ou ce que nous pensons, elle est ce qui nous questionne et nous inscrits dans un processus de renouvellement et de transformation créatrice.

Il ne peut y avoir de prêtre s’il n’y a pas d’instruction. Le protestantisme est structuré par ces deux gestes qui s’appellent mutuellement : celui de proclamer la grâce, cette grâce seule qui sauve, enseigner cette Bonne Nouvelle, celui de se doter de moyen d’assurer cette instruction. Celle-ci est dans le protestantisme ce qui remplace le magistère catholique. Le protestantisme fait ici le pari de l’individu et du collectif, du sujet responsable, reconnu dans son individualité mais lié aux autres, au détriment d’une foi et d’une pensée par procuration, portées et rendues signifiantes par l’institution ecclésiale.

Troisième élément : une démocratie théologique.

Tous prêtres, tous laïcs, c’est-à-dire fondamentalement, tous égaux devant Dieu. Cela peut nous sembler aller de soi et être une évidence aujourd’hui. Mais une telle affirmation a pu être un temps, à la Réforme, proprement révolutionnaire.

Tous égaux devant Dieu, cela signifie qu’en Dieu toutes les hiérarchies sociales se résorbent. À l’instar du « Ni Juif, ni Grec », de l’apôtre Paul, Dieu devient un élément d’égalisation qui relativise en profondeur toutes les hiérarchies. Si celles-ci demeurent et peuvent avoir leurs utilités fonctionnelles, elles sont sans effets pour Dieu et, plus encore, Dieu n’en tient pas compte. Cette affirmation est révolutionnaire en ce qu’elle est la conséquence sociale du principe de la justification par la grâce seule. Ce n’est pas parce que nous sommes prêtres, évêques ou pape, que Dieu nous reconnaît et nous aime davantage. Par extension, ce n’est pas parce que nous sommes bien nés et que nous savons tenir notre rang que Dieu nous sauvera. Plus concrètement et d’une manière sans doute encore plus décisive pour nos pratiques d’Églises, ce n’est par parce qu’un pasteur prie ou prêche que ses paroles seront plus à même de dire Dieu.

C’est ainsi que ce « Tous prêtres, tous laïcs » fonde une démocratie théologique. Il introduit clairement l’idée que Dieu n’est la propriété de personne. Dieu n’est pas à la disposition de certains, de ceux qui prétendraient en devenir les prêtres, au service ou au détriment des autres, qui ne seraient que laïcs.

Quatrième élément : une pluralité organisée.

Ce « Tous prêtres, tous laïcs » permet au protestantisme de mettre en œuvre un rapport particulier à la pluralité. Ce souci de valoriser les singularités et de confronter ces singularités à autre chose qu’elles-mêmes, permet de mettre en place un système communautaire, social, où la pluralité est organisée. Il ne s’agit pas de juxtaposer ces individualités, de collectionner les différences, en d’invitant chacun(-e) à se croire autosuffisant(-e), mais à privilégier des lieux de confrontations, d’échanges, de délibérations, où ces singularités se retrouvent alors dans un constant processus de transformation réciproques. Ces singularités se rencontrent, évoluent les unes par rapport aux autres et, par là même, se transforment.

Le protestantisme fait le pari de l’individu mais, on l’aura compris, cet individu n’est pas un « je » isolé, telle une monade indépendante, c’est un être relié, lié à Dieu, aux autres, relié à la Bible, à tous les témoins qui nous l’ont transmise et qui nous permettent de la lire et de l’interpréter. Ce prêtre est toujours aussi… né quelque part, dépendant d’un contexte particulier et d’une situation spécifique. C’est en fonction de tout cela, dans ce réseau complexe de relations multiples que la prêtrise devient possible et s’exerce. La relation n’est pas ici ce qui vient mettre telle ou telle conviction en lien avec d’autres. La relation est ce qui structure la conviction elle-même. Elle n’est pas seconde mais première.

Ce souci de penser ensemble singularité et conviction implique un rapport particulier à nos propres systèmes de croyances et nous oblige à donner à celle-ci un certain degré de flexibilité. À l’instar du Flexible droit, du juriste français Jean Carbonnier, nous en appelons à une flexible théologie. La théologie doit s’assumer clairement, se dire, se montrer, se livrer avec passion et enthousiasme, et, en même temps, se soumettre à la critique, s’accepter dans sa flexibilité même, comme pouvant être transformée. A défaut de cette flexibilité, nos paroles sur Dieu ont vite fait de se transformer en idoles !

Cinquième élément : une rapport particulier à la vérité.

Ce « Tous prêtres, tous laïcs » nous place tous à équidistance devant la Parole, mais aussi forcément devant sa vérité. Celle-ci n’est la propriété de personne, elle nous devance tous pareillement, nul ne peut prétendre la détenir. Cela implique que cette même vérité pourra jaillir sous des formes inattendues, de manière surprenante. « Nul n’est prophète en son pays ! » N’est-ce par une manière de dire que la vérité nous vient toujours d’ailleurs ?

Ce « Tous prêtres tous laïcs » dit aussi de cette vérité qu’elle reste toujours en partie inatteignable. L’Eglise se doit précisément d’enseigner cet inatteignable, d’apprendre à dire sans enfermer, à prêcher sans posséder, à comprendre sans dominer. Mais qu’il est difficile de se défaire d’une mentalité de propriétaire en matière de foi ! Nos confessions de foi sont parfois bien restrictives et semblent délimiter un Dieu que nul ne saurait pourtant « enclore », pour reprendre un terme cher à Calvin.

Cette approche particulière de la vérité nous invite aussi à penser nos propres prédications comme étant d’abord des sources et des ressources de stimulation, de provocation, d’encouragement pour que chacun(-e) se reconstruise librement dans son propre face-à-face avec l’Évangile. La prédication ne peut prétendre dicter le sens ultime de l’Évangile et se transformer en un magistère normatif de la foi chrétienne, en risque d’en réduire précisément le sens. Ce sens, est ce que chacun(-e) est appelé à trouver, à retrouver, pour lui-même, dans sa situation propre, dans sa vérité.

Dans le modèle délibératif qu’est le protestantisme, la vérité est ce qui viendra. La norme n’est pas posée au départ. Elle sera à inventer, à conquérir ensemble, dans le débat.

Sixième élément : le désenchantement et le réenchantement.

Cette individualisation du rapport à Dieu s’est construit sur la base d’un désenchantement du monde que le protestantisme a contribué à provoquer et qu’il va surtout assumer théologiquement. Si le salut est affaire de grâce et de grâce seule, c’est alors à Dieu, et à Dieu seul, que revient la gloire. « À Dieu seul la gloire ! », n’auront de cesse de rappeler les Réformateurs (Luther, Zwingli Calvin pour ne citer qu’eux) à la fin du Moyen Âge.

Ce slogan va vider ciel et terre de tous ses dieux, de toutes ses idoles, de toutes formes d’absolus. Puisque Dieu seul est Dieu, plus rien n’est sacré, tout peut alors être soumis à discussion, faire débat et être mis en critique. L’individu nait du désenchantement de son monde. Celui-ci n’est plus régi et régenté par des forces obscures, des dictats imposés, des décrets de clercs ou autre bulles de pontifes. En protestantisme ni dieu ni maître ne tirent les ficèles, rien n’est tenu secret, plus rien n’est caché. Le protestantisme est la religion de la transparence : celle de la Bible traduite dans la langue du peuple, des jubés brisés (ces vielles façades qui dans les églises séparaient le chœur de la nef), du culte sans latin, des confessionnaux mis au placards, des vitraux changés en verrière…. Tout est par grâce, tout est donné, plus rien n’est réservé, plus rien n’est secret !

Mais cet individualisme est tout à la fois un désenchantement du monde, que le moteur d’un réenchantement possible. Car c’est bien parce Dieu seul est Dieu que tous les individus deviennent égaux et comptent pareillement. C’est bien parce que plus aucune force obscure ne conduit les manettes du monde que chacun(-e) peut se savoir capable d’action. C’est bien parce que la religion n’est plus la seule affaire de rites à respecter, que l’engagement personnel et authentique devient possible. C’est bien l’individualisme moderne qui sauve le monde de la répétition, de l’engluement dans le conformisme et de la pensée unique.

Cette confession sans prêtres, sans moines et sans couvent (à de très rares exceptions près) qu’est le protestantisme, sera celle de nombreux acteurs et parfois activistes sociaux qui œuvreront à la transformation du monde pour le rendre toujours plus transparent à la gloire de Dieu.

« Tous prêtres, tous laïcs ! » C’est aussi une manière de dire que nous sommes prêtres en étant laïcs et laïcs en étant prêtres. Prêtre en étant laïc, c’est-à-dire prêtre dans la langue de tous, aux prises avec la vie telle qu’elle est, et ce pour faire entendre une parole qui réponde de manière vive et décisive aux questions, elles aussi vives et décisives, que nous nous posons. Laïc en étant prêtre, c’est-à-dire en allant toujours au-delà de ce qui est le plus terre à terre, pour y chercher un sens toujours plus transcendant, une parole toujours plus souveraine.

Raphaël Picon – diplômé de l’Union Theological Seminary de New-York, il a poursuivi ses études à l’Institut orthodoxe de théologie de St Jean Damascène à l’Université de Balamand au Liban. Depuis 2007 il est le doyen de la Faculté libre de théologie protestante de Paris. Il est également membre du Center for Process Studies, rédacteur en chef du mensuel « Evangile & Liberté » et auteur de nombreux ouvrages. Cette année les éditions Labor et Fides viennent de publier son ouvrage « Délivre-nous du mal. Exorcismes et guérisons : une approche protestante ».